Les francs-maçons de Voiron présentent ce soir une conférence publique. La démarche est inhabituelle. La période peut paraître délicate, le rendez-vous était pris il y a deux cents ans, on ne contrarie pas sans risque le fil de l’histoire…
La franc-maçonnerie s’extériorise peu, surtout dans nos provinces où les choses vont très souvent sans dire. Ses membres sont en général discrets : il s’agit donc sans doute aujourd’hui d’un mini-évènement dans la ville de Voiron. Pourquoi cette soirée ? Quelles raisons ont poussé cette franc-maçonnerie discrète à ouvrir une porte généralement tirée ?
La première est que le bicentenaire d’une association n’est pas chose si fréquente que l’évènement vaille d’être passé sous silence, qui plus est quand il s’agit d’une société de pensée.
La seconde est qu’à l’orée de l’an 2000, parler et échanger sur des thèmes universels paraît devoir céder le pas aux anathèmes et aux incompréhensions. Malraux disait que le XXIe siècle serait spiritualiste ou ne serait pas. S’il entendait par là que la vie serait meilleure grâce aux avancées de l’esprit, au jaillissement des espérances individuelles en direction de tous, alors nous pouvons souscrire et parler.
Les francs-maçons ont été considérés pendant des décennies comme des diables aux pieds fourchus quand ce n’était pas au regard lubrique, des pourfendeurs de soutane, des arrivistes aux combines si sournoises qu’elles justifieraient par elles-mêmes la discrétion des Frères. Quelle hérédité ! Et quelle constance dans l’adversité pour les membres de la confrérie !
« Le réel quelquefois désespère l’espérance » disait René Char. La réalité détachée des passions et des calculs est bien entendu tout autre, mais je laisserai à Jean-Robert Ragache le développement qu’il se propose de nous présenter.
La troisième raison est qu’au fronton de nos temples brillent trois mots à jamais incrustés dans nos mémoires et dans l’histoire du monde : Liberté, Égalité, Fraternité.
Ce n’est pas en cette période anniversaire de la Révolution française que nous allons les oublier. Dans nos sociétés où, par tentation et facilité, il est plus simple de pratiquer l’exclusion que le partage, la séparation que l’écoute, la mise à l’index que l’échange, nous ne nous priverons pas de tenter de réconcilier l’humanité avec elle-même.
Offrir aux races la fraternité, aux peuples l’égalité, aux hommes la justice et la liberté : quel plus large destin pour ceux qui, pour tout dogme, ont placé sur l’autel l’homme, sa grandeur et ses imperfections ?
Deux cents années donc pendant lesquelles à Voiron, hommes de leur temps, des francs-maçons ont patiemment taillé leur pierre. Deux cents années légales : notre loge compterait parmi les plus anciennes de France. Dans nos archives, un sceau porte la date de 1747, mais les patentes officielles retrouvées tant dans les archives du Grand Orient qu’à la Bibliothèque Nationale ne nous autorise qu’un sérieux bicentenaire.
Vous pourrez retrouver ce soir dans une modeste exposition quelques dates marquantes de notre atelier, quelques documents significatifs, quelques exemples de travaux présentés en loge. Vous sentirez par-delà ces vestiges de l’histoire que si les francs-maçons du Grand Orient sont soucieux de perfectionnement et d’approfondissement individuel, ils sont aussi des hommes avec un pied dans le siècle.
Lors de chacune de leurs deux réunions mensuelles, un travail symbolique et une réflexion d’ordre général sont traités. Voici quelques exemples de sujets ayant ces dernières années attisé la recherche et favorisé l’enrichissement.
Recherche symbolique : les colonnes du temple, la liberté, le bleu, la bougie, la rose, les solstices, le labyrinthe, l’aigle, l’œuf, le compas, le secret, le tablier, le symbolisme chez les Gitans…
Phénomènes de société : droits des femmes et devoirs de l’homme à travers le Coran, la publicité, le bonheur, les manuscrits de la mer Morte, le retraitement des combustibles nucléaires, la pollution mentale, les frères chartreux, répartition de la richesse et du travail, la peur, l’homme devant les mystères, peut-on influencer le hasard, le flûte enchantée…
Au-delà de cet inventaire à la Prévert, vous avez compris que rien de ce qui touche l’homme et la femme n’est étranger au franc-maçon.
Que dire pour terminer mieux que citer deux immenses poètes de notre temps. Tout d’abord René Char, dernièrement disparu, qui rêvait :
« À tous les repas pris en commun, nous invitons la Liberté à s’asseoir. La place demeure vide, mais le couvert reste mis. »
Enfin le poète de l’espérance et de la fraternité que fut Paul Éluard :
« L’amour de la justice et de la liberté / A produit un fruit merveilleux / Un fruit qui ne se gâte point / Car il a le goût du bonheur. »